Jessica Webe : Le pouvoir des faibles commencements

Jessica Webe : Le pouvoir des faibles commencements

De nationalité congolaise, Jessica Webe est une femme dont le parcours est porté par une conviction forte : replacer l’humain au cœur des priorités. Passionnée par les enjeux de durabilité et profondément attachée au développement de son pays, elle croit au potentiel immense de la jeunesse congolaise ainsi qu’au pouvoir de l’engagement collectif pour construire un avenir plus responsable et plus inclusif.

Jessica Webe : Le pouvoir des faibles commencements

À travers son travail, elle défend une vision où performance, éthique et impact humain avancent ensemble.

Son parcours inspirant témoigne d’une femme qui a toujours cru au pouvoir des faibles commencements et à la force d’une croissance construite étape par étape. De l’ingénierie à son engagement dans le domaine de la durabilité, Jessica Webe a su recommencer à zéro, apprendre, évoluer et gravir progressivement les échelons grâce à sa résilience et à sa détermination. Aujourd’hui, elle incarne pour de nombreuses jeunes femmes un modèle qui rappelle qu’aucun rêve n’est trop grand lorsque l’on choisit d’y croire et de se donner les moyens de l’atteindre.


1. Avant votre engagement institutionnel, qui est réellement Madame Jessica Webe ?

Avant tout engagement institutionnel, je suis avant tout une femme très passionnée et résiliente. Je crois aux faibles commencements et à une croissance progressive, étape par étape. Je suis également une épouse, une mère et une professionnelle engagée dans le domaine de la durabilité. Je crois profondément au développement de mon pays ainsi qu’au potentiel de la jeunesse congolaise.


2. L’UN Global Compact met en avant une entreprise responsable et durable. Dans un contexte comme celui de la RDC où les défis économiques et sociaux restent considérables, pourquoi ce combat est-il devenu essentiel ?

Je pense qu’on est à un véritable tournant dans notre pays. On parle souvent du potentiel que représente la RDC en termes de richesses naturelles, de minerais et d’agriculture. Aujourd’hui, plus que jamais, ce potentiel prend son sens.

Il est important que le secteur privé et les entreprises congolaises se positionnent aussi bien en matière d’investissement que de compétitivité, tout en plaçant l’humain au centre de ces activités. Nous n’avons plus réellement le choix.

Nous sommes dans une dynamique de rattrapage par rapport à tout ce qui se passe dans le monde. Nous ne pouvons plus avancer sans tenir compte de la planète, ni des ressources que Mère Nature met à notre disposition.

Plus que jamais, la durabilité, au-delà d’être une tendance, devient une nécessité. Aujourd’hui, les entreprises, quelle que soit leur taille ou leur modèle, ont besoin de se positionner pour contribuer de manière directe au développement de l’humain.


3. Selon vous, à quoi ressemble une entreprise qui réussit sans perdre son âme ?

Revenons à ce terme : l’humain. Je pense qu’une entreprise qui réussit véritablement est avant tout une entreprise qui positionne l’humain au centre de ses priorités, que ce soit à travers ses investissements, son engagement en faveur de l’environnement, la promotion du travail décent, la lutte contre la corruption ou encore le respect des droits de l’homme.

Une entreprise qui concentre ses efforts, ses investissements et son engagement autour de l’humain est une entreprise qui pense durabilité et pérennité. C’est une entreprise pour laquelle on a envie de travailler. Elle devient compétitive pour les parties prenantes et les investisseurs, mais également pour les jeunes et pour la population qui souhaitent y travailler en raison de cette approche fondée sur la durabilité et sur la place centrale accordée à l’humain.


4. Comment faire comprendre aux jeunes entrepreneurs d’aujourd’hui que la durabilité et l’éthique peuvent également constituer des forces économiques ?

À mon humble avis, il faudrait d’abord arrêter de mettre ces deux aspects en opposition. Je pense qu’aujourd’hui, l’éthique constitue un réel capital. Votre intégrité et votre réputation vous précèdent avant que des partenaires, des investisseurs et de potentiels bailleurs de fonds décident de s’associer à vous.

Votre réputation et votre intégrité vous positionnent et renforcent votre crédibilité. Pour moi, l’éthique et la durabilité vont de pair ; elles se complètent merveilleusement. L’éthique est une réelle boussole que les entrepreneurs devraient placer au cœur de leur vision.


5. Aujourd’hui, quelle est la plus grande contradiction que vous observez dans l’écosystème entrepreneurial ?

Je pense que la plus grande contradiction que j’observe, notamment dans mon secteur, réside dans le décalage entre les ambitions qu’on affiche en matière de durabilité et les moyens mis en œuvre pour les concrétiser. Les enjeux et les investissements qu’on y consacre ne vont pas toujours de pair, et ce, pour diverses raisons : parfois, c’est parce qu’on n’y croit pas vraiment et qu’on remet en question le business autour de la durabilité ; parfois aussi parce que c’est une démarche purement commerciale.

L’idéal serait que les investissements soient véritablement alignés avec les ambitions communiquées par les entreprises. Lorsqu’une entreprise se positionne en faveur de la durabilité, la stratégie doit être portée au plus haut niveau de la direction. Cela commence dès la présidence du conseil d’administration.


6. En tant que femme, quels ont été les faibles commencements auxquels vous avez fait face avant de devenir la personne que vous êtes aujourd’hui ?

Je suis ingénieure en biotechnologie de formation et je viens d’un secteur très différent de celui dans lequel j’évolue aujourd’hui. À la sortie de l’université, j’ai travaillé dans le secteur agroalimentaire.

Je commence mon premier boulot, puis le deuxième, dans lequel je me plaisais bien. Puis, un jour, j’ai eu comme un déclic : j’ai besoin de plus. J’ai toujours cru en ma capacité de contribuer, à ma mesure, à une mission qui me dépasse, à quelque chose de plus grand.

En novembre 2018, lorsque l’opportunité de l’UN Global Compact s’est présentée, je l’ai saisie immédiatement, même si cela représentait un véritable défi. Dans mon précédent emploi, j’occupais le poste de Cheffe de shift et je dirigeais une grande équipe d’hommes très âgés dans le secteur brassicole, un environnement très dominé par la gent masculine. C’était une véritable fierté pour mon parcours à cette époque.

J’avais commencé à travailler très jeune et je totalisais cinq ans d’expérience lorsque cette opportunité est arrivée. J’ai démissionné de mon emploi. Entre-temps, j’ai exploré quelques opportunités à Lubumbashi en termes de renforcement des capacités dans le secteur minier, avec une certification ISO.

Par la suite, je suis revenue à Kinshasa pour intégrer l’UN Global Compact. Et là, j’ai dû me dépouiller de tous mes statuts parce que j’ai commencé comme Responsable administrative. Je n’avais plus d’équipe à gérer ; je repartais de zéro pour apprendre le métier.

C’est précisément pour cette raison que je parle de « faibles commencements ». Quitter un poste de manager pour un poste de Responsable administrative n’aurait pas été facile pour certains, mais c’est là que je suis tombée amoureuse du travail lié à la durabilité.

J’ai découvert tout un écosystème et ses défis. J’ai vu des entreprises congolaises commencer à intégrer progressivement une démarche de durabilité au sein de leur organisation. À l’époque, il n’existait même pas encore de responsables RSE ou de responsables de la durabilité. Ces questions étaient souvent cachées dans les départements marketing ou commercial, voire inexistantes dans certaines entreprises.

J’ai eu l’honneur de voir se positionner les thématiques de durabilité en RDC. Au bout d’un an, une première proposition est arrivée et je suis devenue Responsable de programme. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé l’impact que la durabilité pouvait avoir sur la vie du Congolais lambda, et la manière dont les investissements des entreprises sur ces questions pourraient profiter aux Congolais.

Trois ans plus tard, j’accède au poste de Directrice exécutive, après avoir consacré du temps dans l’entreprise pour apprendre le métier et comprendre la structure.

Aujourd’hui, l’UN Global Compact est la plus grande initiative au monde sur les questions de durabilité. Nous sommes présents dans plus de 160 pays et comptons douze réseaux en Afrique. Diriger le réseau de la RDC représente l’un des plus grands honneurs de ma vie.

J’ai tout recommencé à zéro et, progressivement, j’ai gravi les échelons pour arriver là où je suis aujourd’hui.


7. Aujourd’hui, vous êtes un modèle pour de nombreuses femmes. À titre personnel, qu’est-ce qui vous motive malgré les résistances et les difficultés du terrain ?

Je suis profondément et sincèrement convaincue que ma contribution, que ce soit dans mon secteur ou dans ma vie de tous les jours, fait partie d’un plan qui me dépasse.

J’aime cette phrase que j’ai apprise à l’école primaire : « Beaucoup de petites personnes, dans beaucoup de petits endroits, faisant beaucoup de petites choses, peuvent changer la face du monde. » C’est quelque chose que j’ai appris depuis mon enfance et qui guide mes choix, mes engagements ainsi que ma volonté.

C’est véritablement ma motivation quotidienne, ma boussole. Peu importe notre niveau de contribution ou les challenges que nous pouvons rencontrer dans notre organisation, dans notre business en tant qu’entrepreneur, en tant que femme, en tant que jeune ou simplement en tant qu’humain, il est important de croire que notre contribution fait partie d’un plan qui nous dépasse.

Ainsi, on peut facilement laisser tomber notre ego, même lorsqu’on ne tire pas toujours notre intérêt personnel, parce qu’on comprend que cela fait partie de quelque chose de vertueux et d’important ; quelque chose qui pourra bénéficier à une autre femme ou au monde. Bref, quelque chose qui fera du monde un endroit meilleur.

C’est bien au-delà de notre toute petite personne. Et je crois que c’est là ma plus grande motivation, ma plus grande boussole, même dans la déception, les challenges ou l’adversité. Ça reste cette conviction que tout ce que nous faisons contribue à quelque chose qui nous dépasse, à quelque chose de plus grand.




8. Sachant que la confiance en soi reste une denrée rare, notamment au milieu des femmes entrepreneures et même des jeunes filles, comment parvenir à atteindre les objectifs qu’on se fixe ?

Lorsque je voulais me positionner en tant que jeune femme, je cherchais des boussoles. Je pense que ce qui nous manque aujourd’hui, ce sont des modèles que nous pouvons imiter et à travers lesquels nous pouvons trouver l’inspiration.

Je ne pense pas que la confiance en soi soit quelque chose de naturel pour la plupart d’entre nous. C’est un objectif, un itinéraire, un idéal à atteindre. Mais pour y arriver, il faut se mettre en route. Et lorsqu’on fait face à un échec, il faut se relever, se dépoussiérer et se recentrer sur sa vision.

Pour revenir à mes débuts, lorsque je cherchais à m’accomplir en tant que femme, il me manquait de véritables modèles, non pas parce qu’ils n’existaient pas, mais parce que nous ne disposions pas toujours des plateformes capables de les mettre en avant.

J’espère également qu’à travers ces plateformes, nous pourrons inspirer plusieurs jeunes filles. Cela fait d’ailleurs partie de l’un de mes plus grands rêves : créer une plateforme qui accompagne les jeunes filles dans leurs démarches ou leurs réalisations en tant que femmes.

L’objectif serait de pouvoir leur dire : « Ne t’inquiète pas. Nous aussi, nous avons appris sur le tas. Il n’est pas étrange de se sentir ainsi. Ce fameux syndrome de l’imposteur dont on parle, la plupart d’entre nous l’ont expérimenté. Voici les pistes et les solutions que nous avons mises en place pour réussir à le surmonter. »

On est inspiré par ce que l’on voit. Lorsqu’on ne voit rien, il est difficile pour l’humain lambda de se projeter. Nous avons besoin de voir des femmes Premières ministres, des femmes ministres, des cheffes d’entreprises, mais aussi des femmes ménagères, des mères célibataires, des étudiantes et des jeunes filles réussir.

C’est à travers cette diversité de parcours que chaque petite fille pourra trouver une personne à laquelle s’identifier, selon ses rêves, ses ambitions et ses aspirations.


9. Si vous deviez laisser un message à la nouvelle génération congolaise, particulièrement aux jeunes femmes qui aspirent au leadership, que leur diriez-vous ?

Je sais que ça peut sembler répétitif, mais je leur dirais de ne jamais renoncer à la vie. Croyez en vos rêves les plus profonds, même ceux qui vous font peur.

Ne dit-on pas que si ça ne vous fait pas peur, ça veut dire que ce n’est pas encore le vrai rêve ? Ce rêve qui vous garde éveillé chaque nuit, ce rêve qui habite constamment votre esprit, ce rêve qui paraît impossible aujourd’hui, c’est celui-là, votre boussole, la raison pour laquelle vous êtes venu au monde.

Je sais que c’est très tendancieux de dire : « Osez, osez, osez. » Mais j’aimerais vous dire : donnez-vous les moyens d’atteindre vos rêves.

Si cela doit passer par l’éducation, le mentorat ou l’accompagnement, alors faites-le. Ce serait dommage que la peur ou le manque de courage vous empêche d’atteindre vos rêves.

Ce rêve qui vous tient à cœur, c’est à lui que vous devez vous accrocher. N’arrêtez jamais d’y croire.


10. Avez-vous un petit mot de la fin ?

Je voudrais d’abord vous remercier pour cette plateforme. Vous réalisez certains de mes rêves de petite fille.

J’ai envie de montrer ce cliché à la Jessica de mes 15 ans et de lui dire : « Regarde. » J’aimerais le montrer aussi à la Jessica de mes 18 ans pour lui dire : « Le modèle féminin que tu recherchais, il existe aujourd’hui à travers différentes plateformes. »

Le genre de plateforme qui présente des modèles aux jeunes afin qu’elles croient en leurs rêves et qu’elles sachent qu’elles ne sont pas seules. Il existe des femmes qui s’accomplissent, des femmes qui se battent à tous les niveaux et de différentes manières : des mamans, des cheffes d’entreprises, des femmes engagées dans plusieurs domaines.

Merci à vous de faire cela pour la jeune femme congolaise, mais aussi pour la petite Jessica que j’étais.

Et pourquoi ne pas inspirer également ces femmes qui pensent être arrivées au soir de leur vie ? Si la jeune femme que je suis peut les inspirer à revenir à leurs rêves d’antan, alors ce serait une très belle mission.


11. Qu’est-ce que vous refusez absolument de devenir, même au prix du succès ?

Je refuse de devenir orgueilleuse. Je tiens à rester la même Jessica que les personnes ont connue à l’école, à l’université ou dans les différents environnements professionnels où j’ai évolué. Vous retrouverez toujours la même Jessica.

Peu importe le parcours ou les responsabilités que j’assume aujourd’hui, vous trouverez toujours la même Jessica.


12. Quelles sont les difficultés que vous rencontrez en tant que femme entrepreneure ?

Beaucoup parlent du « Beauty Privilege ». Paradoxalement, cela peut représenter un défi parce qu’il faut faire ses preuves, surtout auprès des personnes qui ne vous connaissent pas.

Il faut forcément se positionner, parler, échanger, se vendre un peu plus pour qu’on comprenne que vous n’êtes pas que votre apparence.


13. Que devons-nous retenir de votre interview chez ODAI Magazine ?

Que tout est possible à celui qui croit.



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