Née en République démocratique du Congo, Bitshilualua Kabeya, plus connue sous le nom de Bitshilux, est l’initiatrice du concept « La Table des Yaya ». Après le succès de la première édition, organisée en mai 2026 à Anvers, en Belgique, elle a choisi de revenir aux sources pour cette deuxième édition en posant ses valises dans son pays natal.
Le 29 juillet 2026, Kinshasa a accueilli la deuxième édition de « La Table des Yaya », un espace de réflexion, de transmission et de dialogue consacré aux filles aînées. À travers cette initiative, Bitshilux a mis à l’honneur leurs parcours, favorisé les échanges entre générations et contribué à nourrir une réflexion autour de la mémoire collective féminine.
Dans plusieurs communautés de la République démocratique du Congo, le décès de la mère donne lieu à des rites symboliques destinés à transmettre à la fille aînée une partie de ses responsabilités. Si ces pratiques diffèrent d’une communauté à l’autre, une réalité demeure : lorsqu’une enfant est investie d’un tel rôle sans être accompagnée avec bienveillance ni guidée avec amour, elle se retrouve souvent livrée à elle-même. Or, on ne naît pas responsable ; on le devient grâce à l’encadrement, à l’apprentissage et au soutien de son entourage.
Pour Bitshilualua Kabeya, il est urgent de repenser la manière dont les filles aînées sont accompagnées afin qu’elles puissent assumer leurs responsabilités sans sacrifier leur propre équilibre. Beaucoup portent très tôt le poids de leur famille et, une fois adultes, choisissent de prendre leurs distances. Épuisées par des années de sacrifices, elles finissent parfois par considérer leur famille comme un fardeau. Certaines évitent même les appels de leurs frères, de leurs sœurs ou d’autres proches, persuadées qu’ils annonceront une nouvelle demande d’aide ou une responsabilité supplémentaire.
Au-delà des filles aînées, c’est toute la question de la responsabilisation précoce des enfants qui est posée. Dans nos sociétés, de nombreux enfants, particulièrement les aînés, assument des responsabilités qui ne devraient jamais être les leurs. Pourtant, les spécialistes rappellent que chaque étape du développement de l’enfant correspond à des responsabilités adaptées à son âge. Lorsqu’on brûle ces étapes en lui imposant des charges d’adulte, les conséquences peuvent être profondes. Ces responsabilités précoces laissent des blessures invisibles et façonnent des adultes qui ont grandi trop vite, parfois au détriment de leur propre équilibre.
Pour Bitshilux, accompagner un enfant dans son évolution est avant tout le devoir des parents. Lorsqu’ils ne sont plus là, cette responsabilité revient à la famille élargie et à la société. Or, dans la culture congolaise, les aînés sont souvent considérés comme ceux qui doivent se débrouiller seuls, faire preuve de force et prendre naturellement soin des plus jeunes. Une vision profondément ancrée dans les traditions, mais qui laisse peu de place à leur propre vulnérabilité. Eux aussi ont besoin d’être protégés, écoutés et soutenus.
Son propre parcours illustre cette réalité. À l’âge de 9 ans, Bitshilualua Kabeya quitte sa ville natale pour s’installer en Europe avec sa famille. Très tôt, sa mère lui confie d’importantes responsabilités familiales. Alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, elle ne pouvait ni jouer ni profiter pleinement de son enfance comme les jeunes filles de son âge. Elle accompagnait ses frères et sœurs à l’école, les aidait dans leurs devoirs et veillait sur eux au quotidien.
À l’adolescence, elle connaît déjà les nuits blanches auprès d’un nouveau-né. Elle change les couches, accompagne les plus jeunes à la crèche, à la maternelle puis à l’école primaire. Une grande partie de son enfance et de son adolescence se construit ainsi autour des responsabilités familiales, une expérience qui marquera durablement sa vie.
À 20 ans, épuisée par ces années de sacrifices, elle ne veut plus entendre parler de maternité. Une fois ses études terminées, son seul désir est de vivre enfin pour elle-même, sortir, s’amuser et tenter de rattraper, autant que possible, le temps que la vie lui avait retiré en faisant d’elle une « maman » avant l’heure.
Aujourd’hui, Bitshilux est toujours l’aînée qui rassemble les siens : sa mère, ses frères, ses sœurs, ses oncles et ses tantes. Si elle a choisi de placer la fille aînée au cœur de son initiative, c’est parce qu’elle estime que celle-ci est souvent la première à porter les attentes, les responsabilités et les pressions de la famille comme de la société.
À travers « La Table des Yaya », elle a voulu offrir aux filles aînées un espace où elles pourraient s’exprimer librement, poser les questions qui les habitent et partager ce qu’elles pensent et ressentent, sans crainte d’être jugées. Pour elle, il est légitime qu’une personne devenue adulte puisse interroger les choix éducatifs de ses aînés. L’objectif n’était ni de juger ni de condamner, mais de reconnaître ce qui a été bien fait, d’identifier les erreurs et d’en tirer des enseignements pour les générations futures.
Cette deuxième édition de « La Table des Yaya ; La figure de la fille aînée » a réuni des participantes venues de différents horizons autour de sujets qui demeurent encore tabous dans notre société. Les échanges ont notamment porté sur l’éducation, les responsabilités précoces, les attentes familiales et les défis liés à leur position, tout en favorisant l’entraide et la solidarité entre participantes.
Soucieuse de leur bien-être, Bitshilux a également souhaité associer des psychologues, des thérapeutes et d’autres professionnels de l’accompagnement afin d’offrir un véritable espace d’écoute, de guérison et de reconstruction aux femmes qui portent encore les blessures laissées par des responsabilités assumées trop tôt.
Au terme de cette rencontre, elle a lancé un appel aux médias. Elle a plaidé pour une plus grande place accordée aux questions liées à la dynamique familiale, à la santé mentale, à la parentalité et à l’accompagnement des enfants. Selon elle, une meilleure visibilité de ces thématiques dans les journaux, les magazines et sur les réseaux sociaux contribuera à construire une génération d’adultes plus équilibrés, plus résilients et plus forts sur les plans